J’ai découvert le travail d’Angélique Bosio en 2001, au travers de son premier documentaire, Llik your Idols. Un film qui m’avait séduit avant même de l’avoir vu : une frenchie qui faisait un film sur Richard Kern, Sonic Youth, Lydia Lunch et Joe Coleman, la seule note d’intention avait déjà de quoi m’allécher.

Puis, je l’avoue un peu honteuse herramientas mais cela a son importance, quand j’ai entendu parler du projet The Advocate of Fagdom, la motivation et l’excitation n’ont pas été les mêmes. Je ne connaissais pas Bruce LaBruce. Ou plutôt j’en avais seulement une image mal définie et caricaturale : celle d’un « réalisateur trash homo ». Comble de l’ironie ! Je ne savais pas encore à quel point mon préjugé serait au cœur même du second documentaire d’Angélique Bosio.

Le titre apparaissait comme une première intrigue, insaisissable sans quelques recherches : The Advocate for Fagdom vient d’une lettre de Kurt Cobain, écrite au magazine The Advocate en décembre 1993[1], dans laquelle il évoquait LaBruce comme l’un de ses réalisateurs favoris et déclarait « I’ll always be an advocate for fagdom » (néologisme qu’on pourrait traduire par le royaume des pédés) task planner. On retrouvera cette lettre filmée en tant que générique et, avec le recul, il n’y avait pas de meilleur titre possible pour ce film…

La lettre de Cobain, au générique du film

cobain

« So it’s Bruce of Bruce County » (comté de l’Ontario où est né le réalisateur), « it’s a reference to Scorpio rising, isn’t it ?« , « it comes from a gay arsonist from Vancouver in the 1930’s« , « I do know that GB Jones named Bruce LaBruce. She is the one that found his name », « LaBruce is a feminized version« … Le ton est donné dès la séquence d’ouverture du film : The Advocate for Fagdom est définitivement un film qui pose beaucoup plus de questions qu’il n’apporte de réponses.
Au travers une accumulation de points de vue (tels que ceux de John Waters, Harmony Korine, Richard Kern ou Gus Van Sant entre autres), parcourant Paris, Los Angeles, Vienne, Berlin et Londres, regroupant une quantité de documents incroyables, The Advocate for Fagdom est un film dense, à la fois hétéroclite et homogène. Loin des classiques portraits d’artiste, Angélique Bosio a su trouver une forme particulièrement adaptée pour parler d’un artiste inclassable, prenant le parti de donner des pistes plutôt que d’imposer sa vision.
Au travers d’une alternance d’images d’archives en montage cut, de scènes de films de LaBruce, de longs plans fixes d’interviews, Angélique Bosio (qui a elle-même monté son film) délaisse chronologie et linéarité habituelles à ce genre de documentaires, laissant les images trouver leurs propres émotions, par des associations, antagonismes, contradictions… Cette technique de montage en forme de collage n’est pas sans rappeler celle de Korine, dans Gummo, procédant par petits touches et privilégiant l’émotion à la pure narration.
Porté par les mélodies entêtantes et faussement naïves d’October Leaves, le documentaire nous invite à pénétrer dans un monde méconnu, où beauté et violence sont étroitement liées.

Loin de l’image caricaturale provocante voire violente que LaBruce peut évoquer de prime abord, on découvre finalement un réalisateur tout en nuances et en contradictions, « plutôt introverti et pas vraiment exhibitionniste, calme et cérébral« , inclassable finalement.

« A un moment, la marionnette a pris le contrôle » affirme t’il. Mais de quel spectacle s’agit-il ?
Pour comprendre la démarche de LaBruce, il faut replacer son travail dans le contexte politique et social de la fin des années 80. Au lendemains de la naissance d’Act-Up (1987), les communautés gays et lesbiennes entrent dans l’ère de « l’institutionnalisation » : on leur propose l’intégration sociale à condition que leur sexualité rentre dans une certaine normalité bien-pensante, blanche, de classe moyenne, favorable à l’assimilation et chrétienne de préférence…
Ce n’est pas un hasard si l’avant-première de The Advocate for Fagdom a eu lieu le 14 février dernier, dans le cadre de la sélection Panorama du Festival international du Film de Berlin, sélection désireuse de présenter des films profondément ancrés dans une société moderne. Car la où certains se réfugient dans le communautarisme, le travail de LaBruce s’inscrit lui comme une véritable rébellion contre ce climat politiquement correct, où les médias imposent de façon omniprésente leur avis sur ce qui est beau ou laid, bien ou mal. Une vision « au final plus inclusive qu’exclusive » dira le galeriste Javier Peres . Car c’est dans le mélange des genres, dans le rapprochement des contraires (culture punk et culture gay par exemple) et dans la déconstruction que le réalisateur choisira d’emmener son cinéma.

Cette exploration du champs des possibles vers laquelle LaBruce a décidé de plonger est, loin de toute attente, empreinte d’une profonde ironie, que le documentaire retranscrit parfaitement par le choix de certains extraits empreints d’humour et de décalage (comme par exemple cette scène de gang-bang très crue, brusquement interrompue par une sonnerie de bipper, tirée de Hustler White). LaBruce inverse les règles, détourne, parodie, comme pour inviter le spectateur à mieux saisir le ridicule des thèses qu’il réfute.
Un décalage que l’on trouvera exalté par cette version du Deutschland über alles d’Andy Pearson, illustrant une scène d’amour SM, et qui portée par la voix sucrée et enfantine de Moira Mink Djenane, se pose en parfait équivalent sonore du travail visuel de LaBruce et de sa volonté de se « confronter au spectateur ». Transcender les tabous plutôt que de les contrer.
Cette technique n’est pas sans connexion avec la distanciation brechtienne, comme l’évoque LaBruce lui-même : ses films, par leur étrangeté et leur aspect extrême, sont hors de tout processus d’identification mais placent le spectateur face à leur propre réflexion. Une technique qu’emploie également Angélique Bosio, de façon consciente ou non, en ne cherchant jamais à nous faire adhérer à tout prix à son œuvre, mais en choisissant plutôt de nous livrer des brides de la personnalité de l’artiste, complexe, sensible et parfois contradictoire.

A ceux qui pensaient voir un documentaire sur le porno gay hardcore, vous verrez finalement un film qui parle de liberté, d’amour et de création. Entrer dans le « drive-in pour pervers » de LaBruce, c’est s’exposer à revenir avec plaisir et délice sur ses préjugés : Bruce LaBruce ne fait pas de films pornos, il est un artiste qui propose un cinéma étrange, sensible et drôle qui donne à réfléchir, dans une furieuse volonté d’échange et de mouvement. The Advocate for Fagdom a réussi son plaidoyer en portant à voir au-delà des apparences, balayant les préjugés et amenant à une réelle réflexion sur le ridicule de la notion de « norme » dans la sexualité et sur le poids de la catégorisation systématique des comportements dans la société moderne.

« What else should I say/Everyone is gay« [2] aurait conclu Cobain.

Actuellement visible dans de nombreux festivals.
Sortie DVD prévue chez Le Chat qui fume.

Cet article est paru à l’origine sur le site Culturopoing

[1] The Advocate, n°655, 17 mai 1994 (la lettre en question peut être consultée ici)

[2] « All Apologies » sur l’album In Utero (1993)