Après 3 années d'absence, Kery James fait parler de lui en ce début d'année avec un véritable "programme" à la fois riche et complet. En janvier, la collaboration sur le titre La Vie est belle pour  l'album de Youssoupha pouvait à priori sonner comme  un retour en force, à renforts de gros sons dubstep et de textes offensifs. Mais le texte posé par Kery James y laissait déjà entrevoir le questionnement de  l'album 92.2012 qui suivrait en avril. "A quoi sert notre musique si ce n'est à défendre des causes ?"[1] Depuis 1992, les textes de Kery James ont - contrairement à ce qui a pu lui être reproché - posés beaucoup plus de questions qu'ils n'ont assenés de vérités…

92.2012

Reprenant 12 titres sortis entre 1992 et 2009 (en solo ou au sein du groupe Ideal J) et un inédit, 92.2012 est cependant loin d’être ce qu’on pourrait appeler un best-of. Réalisé avec l’aide des percussionnistes Bachir Khalifé (fils du compositeur libanais Marcel Khalifé) et Aymeric Westrich (Aufgang), l’album présente des titres intégralement réorchestrés dans une simplicité percussions/synthé/voix impressionnante.
Beats plus lents, flow plus posé, il y a dans ce disque une réelle volonté de laisser plus de place à la voix et aux textes.
Quelques mots effacés devenus respirations, un texte sur la dépendance – écrit à l’origine au présent, réécrit au passé… Certains y verront de la compromission, il lui a déjà souvent été reproché par le passé « d’avoir changé », alors que c’est cette constante remise est question qui est justement le moteur même de sa carrière.

Oui, sur la forme, Kery James a changé, c’est indéniable. Je dirais « heureusement ». Il n’est  plus le gamin de 15 ans qui rappait La vie est brutale et la maturité lui a donné de la nuance. Mais il peut reprendre aujourd’hui chaque ligne de ce titre sans aucun artifice. Et ce ton, loin d’affaiblir ses propos, rend chaque mot plus incisif et percutant.
Combien d’artistes rap déjà présents sur la scène française des années 90 pourraient aujourd’hui encore clamer l’authenticité de leur art avec la même sincérité ?

L’album se termine sur un titre inédit, Lettre à la République, plus brutal bien que composé par la même équipe, et qui s’inscrit en pleine conscience dans un moment-clé de la mécanique électorale. Pamphlet à l’intention d’une République qu’il met face aux zones d’ombres de son passé colonial, il y dénonce son glissement vers un racisme latent aujourd’hui utilisé comme argument de campagne. Un thème qui soulève la polémique, forcément, certains y voyant du misérabilisme là où d’autres percevront de la sensibilité et du talent.

Kery James a les forces et les faiblesses de ses contradictions. La  puissance de cet album est de savoir les utiliser comme un atout – peut-être pour la première fois depuis le début de sa carrière…

Kery James, Lettre à la République
Réalisation Leïla Sy & Mathieu Foucher (2012)

Les quatre visages de Kery James

En accompagnement de l’édition limitée de l’album, le DVD du documentaire réalisé par Philippe Roizès et produit par Alariana (déjà producteur de Pour une poignée de dollars en 1998) apparait donc de façon très cohérente en complément de l’album. Le film Les quatre visages de Kery James est lui-même complété par différents bonus vidéo : concerts de 1991 à 2010, images d’un voyage en Palestine et interviews de l’artiste.

Il aura fallu 8 années au film pour voir le jour, période durant laquelle le réalisateur a réuni plus de 400 heures d’images et choisi de leur donner sens autour de ce constat :  Kery James est un personnage multiple et donc forcément contradictoire (peut-être parce que justement, ces contradictions ont été au cœur de leur rencontre en 2000, à la suite d’un article sur le rap et l’Islam).
Loin d’alimenter les polémiques ou au contraire de dresser un portrait lisse et encenseur, le documentaire présente donc un Kery James aux multiples facettes, retraçant 20 années de carrière au travers de nombreuses interviews et rencontres, mais aussi grâce à des archives riches et variées : images de concerts, de répétitions, archives de la mairie d’Orly, images privées, etc.
On pourra au passage s’interroger sur le très peu d’intérêt qu’ont accordé les médias traditionnels pour le parcours un artiste qui fait pourtant aujourd’hui figure de « daron du rap français ».

Les quatre 2015 visages évoqués par le titre, donc, se dévoilent tout au long du parcours chaotique de l’artiste. D’Alix Mathurin, gamin arrivé d’Haïti après la séparation de ses parents à Kery, adolescent leader qui découvre la culture hip-hop. De James l’excessif, sa « part d’ombre »[2] à Ali, devenu musulman et forcément plus « conscient » et réfléchi. Un parcours fait de ruptures, de remises en question, dont il reconnait lui-même le côté schizophrénique.
Et c’est parce qu’il sait y reconnaitre ses faiblesses et ses échecs que ce portrait de Kery James est si touchant. Par cette approche intimiste, on découvre un personnage dont la force réside précisément dans des fêlures qui sont le moteur d’une quête d’exigence et d’une constante remise en question depuis plus de 20 ans.

Après différents clips pour des artistes rap, un film sur l’art du déplacement (Gravity Style), des documentaires sur le 113 ou la Mafia K’1 Fry, Philippe Roizès a construit une solide connaissance du milieu rap et s’était déjà interrogé sur sa place en France dès 1999, avec le documentaire Je rappe donc je suis. Au travers du parcours individuel de Kery James, on perçoit ici en filigrane une histoire plus large, celle des banlieues, de la culture hip-hop et de leur évolution durant ces 20 dernières années.

Les Quatre Visages de Kery James
Teaser du DVD (2012)

Kery James, J’aurais pu dire
Réalisation Philippe Roizès (2005)

 

Concerts acoustiques aux Bouffes du Nord

Les quinze soirées de concerts acoustiques au sein du théâtre parisien des Bouffes du Nord (du 10 au 28 avril 2012) avaient de quoi surprendre et donc certainement un air de défi pour celui qui scande « puisque mes textes ont du contenu, je peux les rapper a capella« [3].

La prestation à laquelle nous avons assisté (soirée du 11 avril) a justifié l’audace de ce choix, confirmant une démarche artistique cohérente et réfléchie, dans la parfaite lignée de 92.2012.
Et ce n’est pas parce la forme est plus nuancée que le propos est moins mordant. Bien au contraire, la rage est toujours présente.
Dans un décor à la fois rude et majestueux, les mots de Kery James dévoilent leur puissance poétique, portés par le charisme et l’interprétation du rappeur. Les instrumentations,  ciselées là où elles peuvent paraitre un peu en retrait sur l’album, sont tantôt très présentes, tantôt plus en recul, donnant d’avantage de sens à chaque phrase.
Des invités rejoindront Kery James sur scène,  certains pour des duos anecdotiques mais efficaces (Youssoupha ou Tunisiano), d’autres offrant une prestation plus fouillée. Sur cette scène, le dialogue de L’impasse interprété en duo avec Béné, prendra une dimension quasi-dialectique dans ce décor théâtral.

Les ambiances se succèdent. Intimiste, silhouette en clair-obscur : Alix Mathurin se fait raconteur, Ali nous fait part de ses doutes. Lumière crue, silhouettes démesurées projetées sur les murs : Kery rappe les désillusions du gamin d’Orly, James crache ses indignations d’adulte avec des mots qui prennent à la gorge… Quoiqu’il en soit, on reste pendu à ses lèvres du début à la fin et ce soir-là, les quatre visages de Kery se sont entremêlés en toute harmonie.

Kery James offre donc avec ce projet un cadeau au public qui le suit depuis 20 ans. Mais aussi trois belles occasions de le découvrir à ceux qui ne le connaissaient pas encore (il vous reste jusqu’à la fin de cette semaine pour aller aux Bouffes du Nord).
Car plus de 20 ans après la sortie en France de la compilation Rapattitude, alors qu’il est représenté sur tous les continents de la planète, le rap – et la culture hip-hop de façon plus générale – continuent d’être perçus en France comme une sous-culture par la quasi-totalité des médias généralistes, généralement catégorisée comme une musique à part, de la musique « urbaine »… Parce que le rap est même parfois diabolisé et accusé d’être la cause de certains maux de notre société (là où on peut aussi choisir de se demander s’il n’a pas plutôt contenu certaines colères durant ces dernières années), on nourrit un système où Skyrock règne en maitre, aux yeux du grand public en tous cas, donnant à voir  une bien piètre image d’un rap formaté, prédigéré et au final totalement consensuel. Joli paradoxe de notre société de spectacle.

Et si la démarche consciente de Kery James avec ce projet est certainement plus intime, son parcours personnel pose de vraies questions sur cette (non-)place du rap en France. Et pourquoi pas de façon plus large, pourra-t-on aussi y trouver des éléments de réponse à un phénomène de ghettoïsation/repli communautaire d’une partie de la population.
« On ne s’intègre pas dans le rejet.« [4]  Reste à savoir à qui profite le système. Et à essayer de voir un peu plus loin que les amalgames. Parce qu’au-delà de savoir écrire, le rap est aussi une musique qui sait réfléchir.


[1]La vie est belle
Youssoupha, Noir Désir, 2012

[2]Lettre à Mon Public
Kery James, Réel, 2009

[3]Le Retour du rap français
Kery James, Réel, 2009

[4]Lettre à la République
Kery James, 90.2012, 2012