Exactement deux ans après L’Angle Mort, leur second opus, Zone Libre revient sous une forme un peu différente puisque Hame (du groupe La Rumeur, actuellement en pleine réalisation de son premier long métrage) a laissé sa place à B. James, membre du collectif Anfalsh tout comme Casey, présente pour la seconde fois aux côté du groupe dans un projet mêlant rap et rock.

Un premier changement qui pouvait laisser perplexe puisque l’une des grandes forces de L’Angle Mort reposait sur le talent de Hame, son flow posé et ses lyrics toujours très percutants : je ne me suis toujours pas remise du titre « Le Mur », brulot abrasif et ténébreux sur les difficultés sociales de la banlieue d’aujourd’hui, un morceau tout en tension, mêlant politique et poétique dans une rage montante à la limite du soutenable.« C’est maintenant et ici que tout commence » annonçait L’Angle Mort, la suite était forcément attendue avec impatience. Les Contes du Chaos est donc sorti le 31 janvier dernier sous le label indépendant de Serge Teyssot-Gay, Triton.

Car pour ceux qui l’ignorent, Zone Libre est composé de Serge Teyssot-Gay (ancien guitariste de Noir Désir dont la décision de quitter le groupe a fait couler beaucoup d’encre dans la presse ces dernières semaines), de Marc Sens (guitariste et bassiste notamment aux côtés de Yann Tiersen) et de Cyril Bilbeaud (ex-batteur de Sloy entre autre).

Et sur cet album, c’est donc Casey et B. James qui se chargent des textes et de la partie vocale, rappeurs indépendants présents sur la scène depuis plus de 10 ans de façon à la fois discrète et remarquée. Car leur rap n’est pas de ceux qui s’étalent bruyamment sur Skyrock, loin des clichés du genre, les acolytes poursuivent une carrière irréprochable et sans concession.

Si L’Angle Mort était un « point d’impact », Les Contes du Chaos empruntent un chemin un peu différent, il s’agit ici de l’exploration d’un territoire résolument sombre et électrique, « deux musiques entre-elles/Gros bâtards de guitares et de cités dortoirs » qui s’unissent pour dépeindre deux mondes qui s’affrontent. Le packaging du CD (signé Tcho) annonce la couleur, cet album sera noir et sans fioriture (l’album a été enregistré sans overdub, dans les conditions du live), un conte urbain narrés par des « créatures ratés », ceux qu’on exclut par qu’ils ne correspondent pas aux valeurs du monde dans lequel ils sont nés et qui choisissent de « regarder le monde par le prisme de la minorité ». Mais sombre ne signifie pas ici fataliste ni encore moins pleurnichard, ces créatures nées du chaos ont décidé de se relever plutôt que de se laisser absorber. Le premier titre annonce clairement la « pure vengeance » de celui qui a décidé de ne plus subir et d’inverser la machine. Violent et colérique parfois, ce conte alterne des chapitres plus désabusés voire blasés et moins vengeurs, des moments d’abandons et d’errance lancinante où « on s’repose entre psychose, névrose et overdose » mais la rage créatrice reprend le dessus en permanence, mue par la force de la dénonciation, l’envie de mettre noir sur blanc ce qui est resté jusque là dans le domaine du non-dit, ou pire, de ce que tout le monde sait mais n’ose affronter.
La musique elle, se fait tantôt caressante, tantôt incisive, laissant toujours la place aux textes, les accompagnant, les soulignant de sons stridents et noisy, les martelant par des rythmiques tribales et entêtantes, boucles aiguisées et syncopées au service de la dénonciation.

Car les textes de Casey et B. James restent avant tout profondément engagés (plus que politiques), sans pour autant se rapprocher d’idéologies préconçues, ils s’acharnent à dépeindre sans concession le monde qui les entoure : un constat brut et féroce sur les ravages de la colonisation, du capitalisme, de la précaité, de l’enfermement… Au travers de leur intimité et de leur quotidien saisis au vif, ils livrent une peinture de la France de 2010 réaliste et féroce, celle des « quartiers aux libertés confisquées/Entre les schmitts embusqués et les racistes offusqués », une « démocratie de la médiocratie ».

Et de cette noirceur nait la lumière, une lumière portée par la voix blanche de Casey, par les riffs de guitares et les rythmiques envoutants, par l’énergie de B. James, par ce plaisir évident que le quintet prend à jouer ensemble. Hugo écrivait : « Vous ne les avez pas guidés, pris par la main, Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin ; Vous les avez laissés en proie au labyrinthe. Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ; C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité. Ils errent ; l’instinct bon se nourri de clarté […] »

Les Contes du Chaos ne serait-il pas finalement, sous sa carapace obscure, nourri de cette même clarté ?